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"Plume" en B.D.
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Les 3 pairons

19 Novembre 2002.Très belle chasse mardi dernier en Bretagne. S'il y avait du brouillard sur la route, le ciel s'est levé lorsque nous sommes arrivés en forêt... Après une demie-heure de quête et de fébriles espoirs, Plume, mon jeune labrador, me fait un arrêt formidable. A 15 m à l'intérieur du sous-bois, il s'est figé, tétanisé face à un houx dégarni dans une petite clairière encadrée de pins abattus par la tempête de 99. Pour empêcher la bécasse de s'enfuir en piétant., il a fait un mouvement latéral, la bloquant du corps et du regard avec autorité. Je m'approche ... mais je suis encore à 12 m quand la bécasse s'envole.. en deux coups d'ailes, avant même que mon fusil ne monte à l'épaule, elle est derrière un pin. Pendant 30 mètres, elle va tricoter entre les troncs des grands arbres. Dés que je l'aperçois de nouveau, à 35 mètres, j'envoie un coup de fusil. C'est loin et hasardeux, mais peut être l'ai je touchée, car je la vois qui se pose sur la bordure de l'autre côté du bois à 100 mètres. Je me précipite avec Plume pour la chercher, dans un rayon de 30 m autour du point de pose supposé. Nous quêtons à l'extérieur des grands pins en bordure de la coupe, puis à l'intérieur, puis de nouveau à l'extérieur. Au moment où je renonce et que je retraverse la lisière dans les grandes fougères, je lui mets presque le pied dessus. Son envol me saisit d'effroi un instant. Elle vole en rasant les fougres. Je ne lui laisse pas le temps de disparaître. Je la tire un peu près, sans doute, au moment, où elle vire sur l'aile dans la plantation de petits pins. Désailée, elle tombe dans les hautes brandes de la coupe. Plume l'a suivie et la happe au vol, quand, tentant de la seule force de ses pattes une dernière ruse, elle cherche à se dérober dans un énorme saut de crapaud. Plume, tout fiérot, veut se la garder un peu pour lui. Après un petit tour de stade pour recevoir l'ovation du public, il revient vers moi pour me l'offrir. Je la soupèse encore chaude sur ma paume, plein d'émotions, avant de lui donne un baiser de paix et la coucher avec beaucoup de douceur dans la poche de ma veste.

Nous revenons vers la bordure d'où elle est partie au tout départ pour reprendre notre circuit. J'arrive au bout de la coupe, quand j'entends Jacques à 80 m de moi, crier "bécasse ! " ... Un coup de fusil résonne dans les hautes fougères et presqu'aussitôt, je vois la bécasse fuser au dessus de la coupe, la traverser et gagner la bordure d'où je viens. Je l'ai saluée de loin ... sait on jamais ... mais elle n'y a même pas prêté attention. Jacques sort du bois et me dit qu'il pense l'avoir tuée. "Mais non ! Je viens de la voir traverser la coupe, elle n'avait rien !" - "Ce n'est pas celle que j'ai tirée", me dit il.. "Elles étaient deux. Je ne sais si la mienne est tombée... mais si c'est la cas, elle devrait être par ici". A cet instant, Plume sort des brémailles de la coupe, tenant dans sa gueule la bécasse de Jacques. Ravi ! Nous repartons en direction de la tranche de forêt où sa deuxième bécasse a disparu. Jacques prend à rebrousse-poil la bordure que je viens de faire, tandis que je vais faire la bordure au-delà des pins, là où j'ai tué ma bécasse, il y a moins d'un quart d'heure. On refait toute la longueur de cette coupe en vain. C'est étonnant ! Une bécasse vole la plupart du temps 200 ou 300 m, pas 600 m avant de se reposer. On se hèle à travers le sous-bois (ce qui ne sert pas à grand-chose, il est très sourd ... et moi ... j'entends mal ... hi hi) On décide de laisser tomber, quand j'entends un bruit inhabituel dans mon dos à l'extérieur du sous-bois, où je peine dans d'épaisses fougères. La bécasse s'était posée dans les bruyères hautes dans les jeunes pins de la plantation. J'envoie mon swing, elle est déjà à 25 mètres. Je vois parfaitement ma gerbe de plomb, quand elle traverse une branche de jeune pin couverte de rosée qu'elle pulvérise. J'étais en plein dedans, mais la belle mordorée est passée entre les plombs. Je la vois faire une grande courbe au-dessus de la plantation et passer à 500m sous les têtes des grands arbres qui bordent la route. Nous allons voir si elle s'y est posée. En fait, nous refaisons à l'envers toute notre chasse du matin. Mais, notre belle des bois n'est plus là. Elle a traversé pour gagner la rive nord de la route. Nous la trouverons peut être sur notre trajet de retour.

Nous revenons à l'endroit où Jacques a levé son pairon, pour reprendre notre traque. Nous faisons deux coupes sans rien voir. Des chevreuils dérangés croisent la route de l'un ou de l'autre en bonds gracieux, poursuivis un instant par le jeune pointer de Jacques, qui s'intéresse à tout. A 5 mois, Il arrête sans fin le moindre chardonneret et chasse à vue les mésanges bleues. Nous arrivons à l'avant dernière coupe de notre trajet aller. Je n'y crois plus guère, d'autant plus que ce bout de forêt ne m'a jamais été favorable. Jacques prend la bordure gauche, moi celle de droite. Consciencieusement, dès qu'il y a une amorce de clairière dans l'impénétrable fourré de fougères géantes, j'encourage mon labrador à travailler tout autour, le poussant à investiguer les layons qui en partent. A la quatrième clairière, alors que je reprends mon chemin vers la bordure, frrrrouuuu ! J'entends un envol dans mon dos. Je me retourne, identifie l'oiseau qui file entre les pins au-dessus des fougères vers Jacques. Je tire et double très vite mais déjà loin. Une deuxième mordorée est partie au premier coup de fusil, s'enfuyant le long de la bordure que je viens de parcourir. A mon deuxième coup de fusil, la première bécasse se pose dans les fougères près de la bordure opposée. Jacques, qui pourtant a entendu mes plombs claquer dans les pins au-dessus de lui, n'a pas vu cet oiseau. Malgré la hauteur des fougères, il a aperçu la deuxième bécasse, celle qui longeait ma lisière. Le fourré est très dense, quasiment impénétrable, à cet endroit. Comme Jacques s'est d'abord déplacé vers ma lisière, et que je me suis rapproché de lui pour lui expliquer ce qui s'est passé, il m'est très difficile de retrouver l'endroit où je vois la bécasse se remiser ou tomber. Plume travaillera un bon quart d'heure en vain. Quant aux deux chiens de Jacques, ils ne valent pas grand chose comme retrievers. Le vieux déplace le gibier sans le rapporter et le jeune a peur de prendre les bécasses dans sa gueule.

Nous refaisons la bordure de Jacques jusqu'à la route, sans résultat. Jacques qui du haut de ses 73 ans commence à fatiguer, s'énerve. Nous repartons donc pour faire ma bordure à la recherche de la deuxième bécasse, celle que je n'ai pas tirée. J'ai mis Jacques en lisière, tandis que j'ai pris l'intérieur, dans le fourré. Plume est très excité et chasse au petit galop, battant trente mètres à droite, trente mètres à gauche, une dizaine de mètres devant moi. J'avance en empruntant des coulées de chevreuils qui me mènent de clairières en clairières. Soudain, bruit d'envol ! J'aperçois la bécasse fuser dans les têtes de fougères, cherchant à gagner la lisière sur ma droite en me contournant à une douzaine de mètres... mon swing rapide la suit, la double et la précède enfin... une vague inquiétude me saisit, parce que je sens que Jacques sera bientôt dans ma ligne de mire. Je tire sans plus attendre. Un nuage de plumes reste en suspension quand elle tombe foudroyée. Jacques n'a rien vu d'autre que ce bouquet de plumes, qui explose au coup de fusil. Elle est là, dans les branches mortes d'un arbre abattu. Jacques essaye de faire travailler le jeune pointer, mais ce dernier s'égare dans le fourré. Plume est déjà là, très fier de lui : "tu as vu ce travail", me dit son oeil brillant de malice. Après un baiser de paix sur le front, je glisse ma deuxième bécasse dans ma poche, près de sa soeur. Je laisse Jacques sur sa bordure et regagne l'autre lisière, espérant toujours relever ou retrouver la bécasse de ce "pairon" que j'ai cherchée en vain tout à l'heure. J'ai beau travailler, le fourré est toujours aussi dense, et malgré un vent d'est qui devrait m'être très favorable, je ne la retrouve pas. Nous finissons cette bordure et faisons le retour au-delà de la coupe, sans avoir la moindre voie. J'en profite pour ramasser quelques cèpes. Arrivé à la route, ma poche carnier en est pleine. C'est ça aussi, les joies de la chasse.

Nous traversons la route vers la partie nord de la forêt Je me contente de longer la départementale pour m'économiser un peu... la matinée a été longue et fatigante. Jacques toujours plein d'espoir, s'enfonce vers le nord au-delà des houx de la route pour visiter les champs de fougères qu'il a connu très vifs en oiseaux en d'autres temps. Nous nous rejoignons au coin de la première coupe. Il la contourne par la gauche et moi par la droite. Un lièvre démarre au petit trot sans sembler effrayé mais détale à fond de train en couchant les oreilles quand il bute sur Plume. Ce dernier qui est pourtant d'une sagesse exemplaire sur le poil, ne peut s'empêcher de lui faire un brin de conduite. Après ce petit canter qui l'a égayé, il se re-concentre pour descendre la bordure vers le nord. Je croise Jacques qui n'a rencontré aucune voie. Il remonte la deuxième coupe vers le sud, tandis que je la contourne par le bas. Le sol est si propre que je doute de trouver quoique ce soit. C'est en remontant de l'autre côté que j'aurais toutes mes chances. Je marche sous les arbres en rêvassant à une dizaine de mètres de la bordure. Je suis détendu, ici et ailleurs, mais en aucun cas à la chasse. Plume, après avoir été quêter en profondeur, là où les houx foisonnent, s'est rapproché de la lisière, mais dans mon dos. Je le laisse vivre sa vie.

Soudain, une impression plus qu'un bruit derrière moi, m'arrache brutalement à mes rêves, à ma marche hypnotique. Frrrrrrrtttttt ! L'imperceptible chuintement d'un souffle d'air déplacé, le frou-frou soyeux d'un léger froissement de plumes, ce bruit d'envol, qui couvre le chant des oiseaux, le bruit des pas dans les fougères craquantes, le mugissement du vent dans les grands pins, mais que seul le bécassier percevra, me fait brutalement sursauter. C'était dans mon dos à 15 mètres sur ma droite, en lisière. Alors que je me retourne, du coin de l'oeil, je perçois dans le contre-jour, l'ombre noire de la bécasse qui s'envole et gagne déjà un couloir entre les jeunes pins de la coupe. Mon swing est parti, avec un temps de retard. Le coup de fusil aussi mais sans grand espoir, elle était à 25 mètres au moins quand j'ai réagi et tout près du salut des jeunes pins quand j'ai tiré. Je crie à l'intention de Jacques "bécasse à toi !" ... mais à peine ai je fini d'annoncer, qu'il me semble avoir vu la bécasse basculer, à l'instant où elle disparaissait dans les branches de pin. Je cours vers l'endroit où je l'ai vue disparaître, vite dépassé par Plume qui me précède au galop. Le temps que j'atteigne la rangée de jeunes pins, je le vois tortiller de la croupe et se retourner. Dans sa gueule, gît ma belle mordorée. Quelle joie ! Ma troisième bécasse du matin ! Cela ne m'est jamais arrivé. Je la prends dans ma main, l'admire en savourant l' émotion qui m'envahit. Après l'avoir embrassé sur le front, j'essaye de lui trouver une place suffisante dans une poche, pour qu'elle ne soit pas froissée. C'est à ce moment-là que Ffffrrrrrrt ! une bécasse s'envole de la lisière à quelques mètre sa peine de l'endroit où était celle-ci. Je lui suis sans doute passé à moins de trois mètres, sur un sol nu, quand j'ai couru vers la coupe. Mais celle-ci s'est envolée vers l'intérieur, entre les chênes maigrichons, mais qui ont gardé toutes leurs feuilles. Je ne la revois que loin à 50 ou 60 mètres, quand en toute sécurité elle prend un virage sans s'inquiéter plus avant de mon regard. Formidable ! 3 pairons dans la matinée. Je remonte la "bonne" lisière dans les fougères, sans autres émotions et retrouve Jacques sur le haut de la coupe près de la route. Quand je lui montre ma troisième bécasse, sa figure s'allonge.

A chaque chasse, il n'en revient pas de ma chance et grommelle que la vie sentimentale de ma femme doit être très intense, lorsque je cours les bois et guérets. De mon côté, je ne crois pas à la chance. Nous chassons différemment. Lui, attend que ses chiens arrête un oiseau, les laissant vagabonder à leur guise, persuadé que s'ils rencontrent une bécasse, ils l'arrêteront. Sa plus grande joie est de regarder ses pointers arrêter, patronner, et couler quand l'oiseau se dérobe. Il trouve que le pointer est plus spectaculaire dans ces moments que le setter. Et ses chiens, en aucun cas, au grand jamais, ne feront voler une bécasse, affirme t'il. Il ne me croit jamais, lorsque je lui dis que j'ai vu une bécasse décoller devant ses chiens. De mon côté, chassant avec un labrador, c'est tout juste si je peux être considéré comme bécassier. Je ne suis pas un "pur". Mais, j'ai une certaine "réussite". Je tiens mon chien à portée de fusil et tout en le dirigeant du regard, du doigt ou de la voix, je bats consciencieusement le terrain, sachant combien une bécasse peut retenir son sentiment et se dérober au nez des chiens. De ce fait, si Plume lève une bécasse par inadvertance, je peux la saluer... et , merci Ô Saint Hubert, il me donne souvent la joie de faire de beaux arrêts. Au final, je tire beaucoup plus souvent que Jacques, avec en proportion de moins bons résultats, mais de meilleurs tableaux.

Bref, Jacques est grognon et rouspète dans sa barbe. Nous croisons nos routes et entamons la troisième coupe. Rien. Aucune voie. Nous nous croisons encore pour attaquer la quatrième. Je suis de nouveau en bas, au nord. Je me méfie maintenant des bordures, aussi nues soient elles, espérant voir un pairon s'envoler. Mais non, il ne se passe rien dans cette petite largeur. J'attaque la remontée vers la route. Des arbres à moitié effondrés me forcent à faire des détours à l'intérieur, où les fougères abondent. Plume ratisse, les parcourant de long en large au petit galop. J'essaye de revenir en bordure, mais un deuxième enchevêtrement de pins déracinés me force à revenir vers les fougères pour les contourner. Quand j'arrive enfin à revenir en lisière de l'autre côté, un bruit d'ailes qui claquent, me fait tourner la tête. Une bécasse s'enfuit au-delà des arbres couchés. Impossible de la tirer. D'autant que, même si je n'ai jamais prélevé plus d'une douzaine de bécasses dans l'année, je devrais tenir compte du PMA breton. Sans même épauler, je la regarde descendre la coupe vers une petite plantation à 200 mètres plus au nord. En retrouvant Jacques qui n'a rien vu, je lui raconte ma rencontre. Nous allons essayer de la relever. Je laisse Jacques choisir son côté. Il prend la nouvelle coupe par la droite et m'envoie à gauche. Bien lui en prend. Son chien arrête très vite la bécasse, mais elle s'envole sans que Jacques ne puisse la voir. 200 m plus loin, nouvel arrêt. Jacques voit la bécasse au sol devant le chien. Elle piète une dizaine de mètres avant de s'envoler vers les hautes fougères. Jacques la foudroie alors qu'elle disparaît derrière un houx. Son sourire est revenu.

Très probablement 7 bécasses différentes levées dans la matinée dont 3 pairons, cinq bécasses au tableau et énormément d'émotions. Quelle merveilleuse journée de chasse. Il ne me manque que de réaliser un doublé.

Cyrille Jubert